L'attirail du monstre (2)

— Où est ta fille, Chiara ?

— Anna ? Je lui ai trouvé un lieu, tu sais bien, je l’ai éloignée.

— Tu crois vraiment ne pas lui manquer ?

— Près de moi, ce qu’elle absorbe est nocif.

— Tu fantasmes pour elle un air pur, tu ne lui fais pas confiance, à sa place ta pitié me ferait mal, on est plus fortes que ça.

— Ma fille n’a pas tes programmes, tu l’oublies, en cas d’urgence elle n’a aucun dispositif.

— Tu la méprises, Chiara, je ne te comprends pas.

— Je ne supporte pas qu’on parle d’elle, excuse-moi, tu ne peux pas comprendre.

— Tu dis la même chose de Marco.

— Mais c’est vrai, il ne comprend rien, il est incapable de se mettre à la place d’autrui, incapable de la plus petite forme d’empathie, c’est juste une fonction qui chez lui ne s’implante pas, rien à faire, il le sait. Je me suis épuisée autrefois, j’y voyais de l’incohérence, de la cruauté, cela n’en est pas. Mais toi et moi, nous ne pouvons pas non plus parler d’Anna.

— Pourquoi ? Parce que je n’ai pas d’enfant, parce que je n’en aurai jamais ?

— Sans doute. Pardon. Ne te sens pas amputée, surtout pas. Ce qu’Anna arrache chaque jour à ma vie, c’est une amputation, ça n’est pas différent. Et ne parle pas de mépris, Marion, tu ne sais pas ce que c’est, ton dispositif sinon ne serait pas verrouillé, tu aurais tué beaucoup plus. Combien au fait ?

— Moins d’une dizaine. J’ai compté l’autre soir.

— Et le dernier ?

— C’était il y a longtemps : je me tiens à carreau. J’ai encore fait un rêve, Chiara.

— Tu vois : tu progresses, tu grandis.

— Dans mon rêve, mon père se traînait à mes pieds, la peau de ses genoux était écorchée, comme s’il était un gamin, il ne portait pas de pantalon, mais sa chair était flasque, en fait il était vieux. Il se traînait jusqu’à moi, ses yeux bleu délavé brillaient de larmes, et comme à chaque fois j’avais du chagrin. Il progressait jusqu’à moi, je pensais qu’il allait me taper, puis que j’étais trop grande, désormais, que ça ne pouvait être ça. Il est arrivé jusqu’à moi me manger dans la main, là où il n’y a rien.

— Et tu as passé l’autre main dans ses cheveux. Mon père à moi n’a pas de cheveux.

— Le mien, Chiara, je n’en ai pas.

— Je sais que tu t’inventes des proies là où il n’y a rien.

— J’affronte mes proies : tu es fière au moins, tu es fière de moi ? Dis-le.

— Je suis fière, Marion, tu es adorable, au sens fort.

Il est six heures, le chien dort au pied du lit, les arbres sont plus hauts que les maisons : je suis dans un lit étranger, dans une maison qui n'est pas la mienne, chez moi il y aurait déjà l'odeur du café. Ce soir, on fera des petites cailles à la broche.

Sur la vitre, mon visage est glacé, le joint froid sur mon front, le monde est découpé, devant moi, moi seule vois ça, les couleurs et les formes, de ces couleurs-là. L'image est collée à d'autres images où le bleu gris était gris déjà, dans un autre regard, le bleu laqué de la cuisine, le gris clair des immeubles.

Je t'attends sur le Capitole tordu de soleil et de vent.
Je fais des spaghetti carbonara.
Nous buvons un cappuccino.
Les angles de ton visage se durcissent
J'aime tes cuisses de héros grec.
J'engraisse ce sentiment d'être coupable.
Je suis coupable.
Je me vois rougir dans le miroir en face de la machine.
Combien de photocopies ?
Son exigence m'attendrit : pas de joie ni de vraie colère. Sa grande quête du monde invisible.
On se couche à quatre heures du matin.
Je reviens invariablement à ma mauvaise foi, ça m'emplit d'un orgueil encore plus grand, sous les buissons du mensonge, la quête de l'humilité, chrétienne.
Entre deux pavés, une petite touffe d'herbe, presque toujours, je recopie pour la pérennité.
Voilà qu'il se met à pleuvoir.

[Dans mon rêve, l’amour enfin est revenu : j’aspire à de grands tremblements, et tout m’appartient, au moins je ne m’ennuie pas, cette voie incisive, etc.

Des instants de vertige insoutenable, ceux qu’accompagne l’envie de tuer, il n’y en a eu que trois.

Ma vie en tant que vie, la mienne.

Une minute ne peut être la perfection.

C’est moi qui traverse les jours comme une lame, c’est moi qui les sépare en deux.

Un brise-lame, je croyais que c’était un bateau. C’est une digue qui protège un littoral vulnérable à l’érosion. Le brise-lame est aussi le nom de la tôle additionnelle en forme de V montée sur le pont gaillard.

Le brise-lame a un rôle de déflecteur.

Dans Star Trek, un déflecteur est un dispositif qui écarte de la trajectoire des vaisseaux tout objet qui pourrait nous endommager. Star Trek, c’est le XXIIIe siècle.

Les jours de traversée, la mer envoie d’énormes paquets d’eau bleue. La coque claque, remous, nausées.

Pourquoi ne peux-tu défaire tes cheveux dénoués ?]

— Marion ?

— Hum.

— Je t’ai parlé du frère de ma mère ?

— Non, je ne crois pas.

— …

— Bon, vas-y.

— La dernière semaine, il est venu la voir, il a déplacé un voyage professionnel pour elle, ça ne l’arrangeait pas. Il est venu avec sa femme. Déjà, elle vomissait tout le temps, au départ ça lui avait fait peur et puis, quand elle a eu compris, qu’elle a eu accepté, elle en a eu marre, c’est tout, elle disait : Tu vois, ça ne m’intéresse pas de rester dans cet état-là. Je lui disais : Mais pourquoi ? Tu vas voir, il y a plein de gens qui vivent comme ça. Bref. Ils sont restés moins de vingt-quatre heures. Quand elle vomissait sur elle, c’est sa belle-sœur qui la lavait et la changeait, lui restait au bord du canapé. Elle avait des gestes professionnels, elle m’a montré comment l’asseoir sans lui faire mal. Elle lui parlait comme à une enfant et ma mère avait l’air d’en avoir besoin comme lorsque les médecins lui parlaient et qu’elle essayait de les retenir. Je ne supportais pas de la voir se réduire, d’aimer ça. Lui ne pouvait pas voir sa sœur en train de mourir. Ce soir-là, ce qui l’obsédait, c’était de faire fonctionner le câble pour regarder le dernier épisode d’une série. À un moment, il est sorti sur le palier, il a presque pleuré, mais on me l’a dit, je ne l’ai pas vu. Le jour de l’enterrement, il a dit que sa sœur avait toujours été comme ça, torturée, et qu’il n’avait jamais compris.

— Chiara, excuse-moi, mais quel rapport avec moi ? Tu sais que je n’entends pas ce qui ne me concerne pas, je n’ai rien contre ton roman familial, attention, mais je n’aurai jamais de réponse à te faire.

— Tu as raison, c’est sans fin, je ne devrais pas raconter.

[Mon rêve est un rêve irréversible, une trame qui se noue sans qu'il soit possible d'en détricoter les mailles, la toile monte sans fin, c'est le second paradoxe : outre l'impossibilité de la réversibilité, le caractère infini de l'action.

Le vertige est double.

Comment concevoir l'infini de l'action s'il est impossible, strictement, de défaire ce qui est fait.

Ce sont des rêves très simples : des parties de tennis qui ne finissent jamais ou des courses-poursuites dans des maisons.

L'un des plus angoissants est fait des longues minutes avant l'entrée en scène, après qu'on a réalisé qu'on a oublié le texte. On a pensé à tout, costume, accessoires, les partenaires sourient en coulisse, complices, seul le texte manque. On va entrer en scène sans les mots. Encore, si on s'en était rendu compte l'avant-veille (de cette impossibilité de se rappeler d'apprendre le texte), on aurait pu recourir à une remplaçante, une amie. Mais on a oublié ça aussi. La situation est parfaitement irréversible, les minutes qui la précèdent d'une longueur infinie. Comment a-t-on pu aboutir à un tel oubli ?

On n'est même pas un imposteur, on ne fait pas semblant d'être ce qu'on n'est pas, juste on est défaillant, sur toute la ligne. Le spectacle va s'arrêter. Les gens vont découvrir ce que, dans ces longues minutes de rêve irréversible, je suis seule à savoir, l'état de choc, celui-ci : comment a-t-on pu oublier la chose sans laquelle rien ne peut advenir ?

Demander à une fille endeuillée d'être mère est inconcevable.

Jouer un texte qu'on a oublié d'apprendre est plus facile, on peut avoir recours à l'improvisation. Sauf dans les rêves irréversibles où rien n'est improvisé.

Les gens sont un concept actif dans le rêve irréversible. Quelque part il y a les gens, c'est un regard par-dessus mon épaule, mais si je les vois, et je les vois, je suis donc placée à deux endroits différents : je suis l'épaule sur laquelle ils soufflent et l'arrière-plan d'où je nous regarde.]

Cet homme avait une paupière à moitié fermée, quand tu le regardais, l'oeil droit, plus ouvert, est rationnel. Dans le gauche, c'est l'abîme où plonger, ce pour quoi tu es venue, qu'il te parle d'intégrité.

Dehors, dans la cour pavée, les lofts ouvrent sur des écrans géants, fleurs fuchsia qui sont des spots, couleur fuchsia sur du violet.

Les boîtes aux lettres cabossées, le bain d'huile sous la table en formica. Derrière le rideau, derrière l'échelle, un placard, une porte, ou la pièce est minuscule.

Tu ne veux pas la catastrophe inaugurale, tu croises tes bras sur la poitrine, tu souris, il est à la hauteur, il est vieux, et si tu juges tout le temps ta coquetterie, il te prend dans ses bras et dit : Regarde, tu me touches.

Son oeil est vitreux, sa respiration, comme celle des poissons, lente, avec des apnées. Il te dit de laisser déposer les choses, en toi, le limon sert à former un sol, tu vas tapisser les parois, les parois sont trop fines encore, on dirait du papier à cigarette où se jouerait la transparence.

Tu lui tends les billets comme une gamine son dernier bulletin, pour la traversée, tu vas payer le prix fort, sans effroi, la barque glisse avec douceur, il paraît, ce sont des eaux mortes, tu peux croiser les regards, même les plus apeurés, personne ne t'a poussée, tu saisissais la rambarde, on te voit, eh, tu ne dois pas grimper au grand mât, les premières pousses germeront dans la viande.

DANS LA SOUTE

Sur tes épaules, elle a mis sa peau d'âne écorché, les pattes de la bête morte nouées autour du cou, tu descends dans la soute. II y fait plus sombre, au fil des marches l'odeur de salpêtre et de vêtement humide est prégnante, le torse d'un homme est nu, il y a d'autres torses, l'odeur de chien mouillé, comme des ruminants ils sont attachés, silencieux.

Tu as des gestes inhabituels, comme ce jour où tu déterrais les racines d'une fougère et que, pour te salir aussi les pieds, tu t'étais déchaussée. Les racines ressemblaient à des ténias durcis.

L'eau croupissante gratte tes tibias, tu ne pensais pas avoir le droit de descendre en bas : tu croyais que toutes les zones étaient surveillées.

Il fait chaud.

Les hommes nus ont vu que tu étais vulnérable, l'âne écorché ne te protège en rien (c'était pour le passage). Si tu dévoiles ta peau, ils se jetteraient dessus, l'âne est une bête, sa chair molle pue, tu ne pues jamais assez.

Tu es fascinée, abstraits qu'ils sont de toute discussion, leurs grognements, sans résonance extérieure, tu ne sauras les reproduire.

Tu crois que la peau écorchée retient ta sauvagerie, la sauvagerie te fait peur, pourtant les bêtes ne tuent pas leurs femelles, ce sont les hommes. Il y a encore des hommes sauvages, nous ne sommes pas tous des Européens, tu serais surprise que, sous celle de l'âne, ils lèchent ta propre peau.

Tu seras surprise si tu éprouves le besoin de lécher leur peau : est-ce juste parce qu'ils auront été gentils avec toi ? Alors, comme tu as peur de la gentillesse, tu n'essaies pas de les approcher. La vieille femme assise à l'angle réussit à croiser ton regard, tu vas vers elle aveuglément, sans penser à mal, comme si une vieille femme ne pouvait être ennemie. Dans son oeil brillent deux émotions distinctes qui se contredisent, elles vont si vite que tu ne peux les nommer. Tu veux te protéger de l'oxydation, ne pas voir les potentialités de son être. Tu ressens des trucs intellectuels : tu serais descendue pour rien.

Puisque tu cherches à te galvaniser, fais couler du zinc sur ta peau en lieu et place de la bête morte, mais fais-le pour de vrai. Sous son plastron, la vieille cache une paire de ciseaux, retourne du côté des hommes et trouve la sortie.

[Dans mon rêve, un vers immense a enfoncé sa tête dans ma bouche, on dirait qu’un enfant l’a dessiné, il est un peu gris, l’intérieur de mon corps, lui, oscille entre bleu et violet.

Par transparence, je vois le vers creuser dans mon corps une excavation.

Je le vois, mais le trou se creuse dans mon corps.

Mon cerveau, dans une synthèse perceptive, essaie de coller l’image et la sensation, ça me fait rire.

Ce soir-là, je me remets à manger de la viande, je pense au vers qu’il faut nourrir.

Je pense que j’ai dit que je laisse les choses pourrir en moi.

La pourriture des choses, après, revient en lien avec le vers.

Je me vide moi-même de mon énergie mais, si je suis honnête envers moi-même, je sais me remplir un quart d’heure après.

En un quart d’heure, le vers tente un passage : sans amour je n’ai plus goût à rien, je suis un boulet de canon, tout d’une pièce, en métal galvanisé, surtout quand on me dit non.

Le mur que tu dresses devant moi, je ne peux pas l’escalader, trop haut, trop lisse, tu as installé des pics anti-pigeons, ça n’était pas la peine, l’artillerie rouille moins vite que la colère, je glisse mes pieds nus dans mes bottes fourrées, dehors, sur la visière des scooters, il y a encore de la neige.

Tu protèges derrière une muraille ce que pourrait atteindre ma force néfaste. Les pics anti-pigeons, tu crois vraiment que ça marche ?]

— Chiara, tu crois que de ces rêves, il pourrait naître quelque chose ? Je me suis toujours défendue des rêves, dans les livres, les films, les tableaux, j’ai toujours perçu les rêves comme des éléments inutiles, de l’ornementation. J’avais l’idée fixe d’aller à l’essentiel.

— Tu n’as aucune confiance en ton imagination, c’est pour ça. Anna m’a dit, récemment…

— Anna… Anna ?

— Oui, ma fille. Elle m’a dit qu’elle ne pourrait changer son regard sur moi, vu la merde que j’avais dans la tête. Je suis un peu comme toi, Marion, je refuse ce que je produis, du coup ça pourrit, comme dans ton rêve, je ne sais pas le transformer, et si je me fais horreur, c’est parce que je refuse de me regarder, c’est un dégoût qui précède la confrontation avec le miroir, tu vois ?

— Plus ou moins.

— Avec ton obsession de l’essentiel, tu te punis, c’est de la bigoterie.

— ?

— Une personne bigote s'accroche sans discernement à une forme, à un système ou une idéologie, au mépris de la réflexion et même lorsqu'ils sont prouvés comme faux, la bigote défend ses croyances d'une manière souvent obtuse et agressive.

— Wikipédia ?

— Oui.

— Bigoterie, on dirait l’inverse laid de bijouterie.

— Tu es magnifique, Marion.

— Oh, arrête avec ça ! J’ai de la valeur, j’ai compris.

— Quand tu dis ça, je tremble dans mes mains.

— :-)

— Au fur et à mesure qu’il partait (le départ d’un homme est en général progressif), je portais de moins en moins le regard sur Anna, le complexe de la mère délaissée : on s’efforce de ne pas faire un enfant pour soi, puis il faut faire le chemin inverse, c’est vital. En plus, je lui en voulais.

— À la petite ?

— Oui. Elle non plus n’avait pas su le retenir, elle n’avait donc pas plus de valeur que moi, nous sommes devenues des compagnes de misère.

— C’est glauque. Et il n’a jamais essayé de garder un lien avec elle ?

— Non.

— Où est-il parti ?

— Je n’ai jamais vraiment su, il a dû pas mal voyager, vadrouiller je dirais, en Europe mais aussi aux Etats-Unis, ça il a trouvé moyen de me le dire, il en était très fier.

— D’être parti aux Etats-Unis ?

— Oui, c’est normal, il n’a pu quitter son pays qu’à l’âge de vingt-six ans — ce sont des réalités géopolitiques qui t’échappent, chère petite Cyborg.

— C’est vrai, ça ne m’intéresse pas des masses. Pardon.

— Non, je comprends, moi non plus ça ne m’intéresse pas des masses. Enfin, je trouve ça beau quand j’en perçois quelque chose, mais très vite cela m’écrase complètement, je me sens une merde.

— Ah oui.

— Bref. Je crois qu’il a fini par revenir en Russie.

— Tu l’aimais à ce point ?

— Un truc incroyable. La première fois que j’ai osé le regarder nu, c’était après l’amour et il prenait un bain. Son corps, très massif, était imberbe et blanc. On aurait dit une statue dans une baignoire, une statue, à cause de la vapeur, plongée dans l’eau brûlante, une statue glacée qui serait restée dehors dans le froid. Je l’ai caressé, assise sur le bord en fonte, mais avec l’eau, ce n’étaient pas de vraies caresses, je m’en souviens encore. Ses seuls poils, de couleur châtain, autour du sexe, ressemblaient sous l’eau à de la mousse sans sève. […] Quand tu aimes des hommes esquintés, tu ne peux que leur faire du bien, c’est bon pour l’amour-propre.

— Marco, il est esquinté ?

— Marco, c’est différent. Un jour je t’expliquerai.

— Ces hommes-là, tu joues à les soigner comme ces poupées sans bras qui ont des nœuds dans les cheveux qu’on ne peut pas démêler.

— Mais tu n’as pas de petit système à bulle, toi ?

— De quoi ?

— Marco ne t’a pas dit ? J’ai un système à bulle implanté, comme pour mesurer l’horizontalité, certaines émotions s’auto-régulent, ça marcherait sans doute avec l’amour pour toi.

— C’est Marco qui t’a mis ça ?

— Je crois.

Quand Chiara partit en quête de Marion, Marco moqua le road-movie.

Chiara cherchait Marion dans certains bars, les enclaves où les cyborgs avaient une sorte de passe-droit, où l’alcool permet, ce qui n’est pas négligeable, l’oubli de soi dans l’euphorie. Elle vivait ses recherches dans un rythme organique : chaque soir, elle quittait l’appartement le vent dans les voiles, avec la certitude qu’elle retrouverait Marion. Cette certitude, c’était un bloc de granit hyper dense dans les jambes qui lui faisait descendre l’escalier à toute allure et remonter la rue presque en courant. Elle avait les jambes en granit, le poids au milieu du corps, elle souriait à ceux qu’elle croisait et leur laissait le trottoir par un petit saut sur le côté, sur la chaussée. Elle avait espoir, l’espace est une réalité facile à embrasser, elle se découvrait une âme de pèlerin. Les lieux visités un soir, puisqu’ils repoussaient comme des têtes de gorgone, elle les visiterait le lendemain. Elle laissait son numéro dans certains, au cas où, elle en notait aussi en prenant soin d’associer les dix chiffres à des adresses précises, elle élargissait peu à peu son cercle d’investigation.

Selon le moment de la journée, l’humeur de Chiara suivait une courbe prévisible de bonne humeur versus mauvaise humeur qui exaspérait Marco.

— Je ne te comprends pas, ton acharnement n’a pas d’objet, tu cultives à nouveau la douleur, je croyais que c’était loin, tout ça.

— Tu peux voir en Marion moins qu’un objet, tu ne la connais pas, Marco.

— Elle a été douce jusqu’à présent…

— Avec toi aussi.

— Je ne suis qu’une extension de toi, à ses yeux, je suis transparent. Bref. Elle va se montrer différente, je le sens, tu ne t’y prépares pas, je ne redoute pas ta déception, juste le mal qu’elle te ferait.

— Tu crois vraiment qu’elle pourrait me faire du mal, même sans le vouloir ? Je croyais que tu avais vérifié.

— Je ne peux pas tout contrôler, Chiara, tu me surestimes, une fois n’est pas coutume.

— Excuse-moi de t’aimer.

— Ah non, justement. Tu as encore du mal à nous voir d’égal à égal. Tu n’as toujours pas confiance en moi, tu préfères le sauvetage.

— Tu parles d’un sauvetage, on m’a enlevé ma propre fille.

— Tu étais d’accord, si je me souviens bien.

— Force m’était de reconnaître que je la détruisais, ma faiblesse, il n’y a que toi, mon amour, pour y voir de la force, vouloir me le faire croire, tout du moins.

— Je ne suis pas pervers.

— Mais je trouve normal qu’on soit pervers, ma propension au sauvetage l’est.

— Ta perversité, Chiara, c’est de te croire rien du tout : cela fausse ton rapport à la vie, à autrui, à ta fille, à moi, cela te rend insensible à ce qui n’est pas douloureux.

— Maso, quoi !

— Continue, fais-toi souffrir, tu n’as besoin de personne, tu m’emmerdes à la fin.

— Pardon, mais c’est quand on parle d’Anna, je ne le supporte…

— Je sais, et Anna n’a jamais supporté de te voir vous sous-estimer, elle est devenue dure comme la pierre. Mais Anna est humaine, Serena un robot.

— Qu’est-ce que tu es rationnel. Allez, on arrête ou on va s’engueuler.

Ce soir-là, allongée près de Marco qui dormait sur le ventre, Chiara regarda ses bras nus : c’était émouvant d’avoir des bras, leur nudité l’était encore plus, ça faisait des semaines qu’elle ne les voyait pas, couverts de vêtements, on était en hiver, elle pouvait contempler ses bras et sentir, comme dans le rêve, des trucs repousser, des organes frais à la place des moignons, un flux chaud, irradiant. Elle fit rouler Marco, toujours endormi, sur le flanc droit et se cala contre lui, s’enserrant dans ses bras à lui. Et là, pour la première fois, elle coupa les têtes du monstre sémiologique présomption/nullité, sa présomption venait du martyrologue, c’était bête comme chou, elle avait voulu dissocier les deux, elle s’était plantée, il faut trancher les deux, Marco dormait, il faut le faire en même temps, l’un n’existe pas sans l’autre, le triomphe du martyr, renoncer. Ce soir-là, pour faire plaisir à Marco, elle s’entraîna à penser que sans lui, elle n’était pas rien, parce qu’elle le lui avait promis, même si, depuis que Marco la serrait avec toute la douceur dont il était capable, la chaleur de leurs corps le contredisait.

[Dans le rêve où je creuse la pierre à mains nues, le sang, la peau et la roche forment de minuscules tas sur les métacarpes, comme des pâtés d’encre et de papier buvard. J’oublie qu’il est possible de dissoudre la pierre dans l’acide chlorhydrique, il me serait utile de savoir de quel genre de pierre il s’agit, la dissolution m’effraie, je préfère fracturer la matière pour qu’il reste des morceaux, même saillants, sur le sol.

Dans le rêve où je creuse la pierre, mes mains sont rouge mercure, mes mains plantent des morceaux dans le sol, mes mains plantent à la verticale des morceaux dans le sol.

Dans le rêve où je creuse la pierre à mains nues, j’ai les jambes repliées sous moi, les morceaux forment des immeubles, totems, menhirs, au centre desquels une gardienne se tient, immobile, parmi les courants d’air. Nous sommes géantes, mon installation et moi, la planète en dessous ressemble à la boule qu’un artiste de cirque, de la plante des pieds, ferait rouler pour prendre de l’élan, avant d’exécuter un numéro plus ambitieux. Du gravier sera resté collé aux genoux quand je me relèverai, la tête tournant d’être allée vite.

Même en rêve je me fatigue des images nettes, aux ombres et lignes détachées, pures, univoques, de ces fresques qui, après en avoir défini les codes, déterminent le contenu des journées, du jour plus plat que la nuit.]

De cette nuit Chiara revint avec la pensée récurrente que, tout comme Marion et à la différence de Marco, elle n’a pas de quotidien.

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